Un renversement s’opère au milieu du XXe siècle : la compréhension des comportements humains ne passe plus uniquement par l’observation des réponses aux stimuli. Les processus internes, longtemps relégués au second plan, retrouvent leur place centrale dans l’étude de l’apprentissage.
Jean Piaget, souvent cité mais rarement détaillé, impose peu à peu ses concepts dans le champ scientifique. Sa démarche influence durablement les méthodes pédagogiques et la modélisation de l’intelligence artificielle. Les débats avec le behaviorisme et l’essor du socio-constructivisme redéfinissent les frontières de la psychologie.
Le cognitivisme : une révolution dans la compréhension de l’esprit humain
Dès les années 1950, le cognitivisme bouleverse la psychologie cognitive. Alors que le behaviorisme s’accroche à l’observable, ce courant replace la pensée, la mémoire, la perception au centre du questionnement. L’esprit humain cesse d’être cette fameuse boîte noire pour s’imposer comme un système complexe, au fonctionnement subtil, où le traitement de l’information devient la clef. Cette évolution doit beaucoup à l’essor de la cybernétique, de l’informatique et de la linguistique, qui poussent certains à voir l’esprit comme une sorte de processeur en mouvement permanent.
Pour prendre la mesure de ce changement, quelques grands axes méritent d’être mis en avant :
- L’apprentissage se comprend comme une série d’opérations mentales distinctes, chaque étape ayant sa fonction dans la construction du savoir.
- Les processus mentaux, perception, organisation de la mémoire, résolution de problèmes, sont scrutés pour eux-mêmes, sans se borner aux manifestations extérieures.
- Cette vision s’oppose ouvertement à celle du behaviorisme, qui ne reconnaît que la surface des réactions et fait l’impasse sur la dynamique interne de l’esprit.
Le cognitivisme attire un large cercle : psychologues, linguistes, informaticiens, biologistes. Les progrès en imagerie cérébrale affinent une nouvelle cartographie du cerveau en action, révélant des aspects autrefois impensés du traitement de l’information. Cette effervescence alimente une révolution cognitive qui influence durablement études sur l’apprentissage et recherches en intelligence artificielle.
D’autres disciplines se saisissent à leur tour des concepts du cognitivisme, interrogeant la nature du savoir ou les ressorts cachés du raisonnement. Certains chercheurs restent prudents, craignant que cette approche réduise l’esprit à une mécanique froide, au détriment des émotions ou des affects. Pourtant, la fécondité de cette approche reste manifeste, et son empreinte façonne l’histoire récente des sciences humaines.
Quels concepts distinguent le cognitivisme des autres courants psychologiques ?
Rompre avec le behaviorisme, c’est choisir de placer le regard à l’intérieur de l’esprit. Le cognitivisme adopte ce parti pris : il traque le parcours intime de l’information, l’élaboration des représentations internes et les stratégies mises en œuvre pour surmonter les obstacles. Le cerveau devient alors le théâtre d’étapes successives, encoder, stocker, retrouver, recomposer des données, dans une logique qui rappelle la programmation informatique.
Plusieurs concepts structurent la réflexion cognitiviste :
- Le modèle mental, soit une représentation élaborée pour comprendre ou affronter une situation inédite.
- La notion de stratégies cognitives, qui souligne la capacité à sélectionner, ajuster ou associer diverses opérations mentales pour mémoriser, apprendre, ou résoudre un problème.
- Des domaines comme la mémoire, la perception, le langage ou la prise de décision deviennent les terrains d’exploration privilégiés.
Le constructivisme de Piaget postule que l’apprentissage s’édifie par assimilation et accommodation, processus renouvelés à travers différents stades du développement. Le socio-constructivisme, impulsé par Vygotsky, insiste sur le poids de l’environnement social et sur la notion de zone proximale de développement. De son côté, le behaviorisme entend toujours modeler le comportement par répétitions et renforcements successifs.
Cette diversité d’approches nourrit les analyses sur la catégorisation, la représentation des connaissances ou les stratégies mentales. Aujourd’hui, ce courant irrigue à la fois la psychologie du développement, la formation, la recherche pédagogique et les algorithmes d’intelligence artificielle. Il renouvelle notre façon d’appréhender l’intelligence et le langage, bien au-delà des clivages scolaires.
Jean Piaget, pionnier et figure emblématique de la psychologie cognitive
À Neuchâtel, en 1896, Jean Piaget nourrit un goût prononcé pour la nature. Biologiste de formation, il choisit pourtant d’explorer l’énigme de la connaissance : comment l’enfant construit-il ses propres repères ? À la croisée de la psychologie, de l’épistémologie et de la pédagogie, Piaget bâtit, entre Genève, Lausanne et Paris, l’une des œuvres les plus influentes du XXe siècle.
Au cœur de ses recherches, le développement cognitif est décrit comme une succession de stades : sensorimoteur, préopératoire, opératoire concret, opératoire formel. Lors de chaque étape, l’enfant invente de nouveaux modes de pensée, ajuste ses actions, reconfigure la façon dont il conçoit le monde qui l’entoure. Deux forces animent ce mouvement : l’assimilation et l’accommodation, toujours à l’œuvre pour rééquilibrer ses connaissances face à la nouveauté.
L’idée d’équilibration, centrale chez Piaget, articule cette quête perpétuelle d’ajustement entre ce qui est déjà connu et ce qui se découvre. Ce principe a donné naissance au constructivisme, qui reste un pilier du cognitivisme contemporain. Les apports de Piaget demeurent au fondement des recherches sur l’apprentissage, l’intelligence et la réflexion pédagogique.
L’influence de Piaget sur la psychologie cognitive ne s’estompe pas. Ses concepts continuent d’inspirer aussi bien scientifiques, éducateurs que chercheurs désireux de comprendre la formation progressive du raisonnement et de la connaissance chez l’enfant.
Du laboratoire à la vie quotidienne : comment le cognitivisme façonne éducation et intelligence artificielle
Le cognitivisme ne se limite pas à la spéculation théorique. Il s’enracine dans des pratiques concrètes, notamment dans le champ de l’éducation et de l’intelligence artificielle. En salle de classe, la compréhension fine des processus mentaux permet de personnaliser l’enseignement, d’adapter le rythme, de concevoir des outils d’apprentissage dynamiques. L’apparition de l’EIAO, ou enseignement intelligemment assisté par ordinateur, marque une étape : ici, le système s’adapte en temps réel au profil de chaque apprenant.
Dans l’univers de l’intelligence artificielle, l’héritage du cognitivisme se lit dès les premiers systèmes capables de simuler des raisonnements humains. Inspirée des modèles mentaux, la conception d’algorithmes plus performants prolonge la réflexion initiée dans les années 1950 : résoudre des problèmes, prendre des décisions, comprendre le langage naturel… Autant de défis nés des observations sur le fonctionnement humain.
L’ergonomie cognitive bénéficie elle aussi de ces avancées. En analysant la façon dont experts et novices traitent l’information, en étudiant les erreurs ou les choix opérés, chercheurs et designers créent des interfaces mieux adaptées aux usages réels et à la logique de l’utilisateur. La frontière entre sciences humaines et innovations technologiques devient plus poreuse à chaque avancée de la recherche.
Ce courant, qui a commencé par bousculer les idées reçues, continue aujourd’hui d’inspirer méthodes, programmes, intelligences artificielles et outils éducatifs. Face à l’évolution rapide des connaissances et des technologies, le cognitivisme creuse inlassablement la même question : comment l’humain apprend, pense, invente ?


